Rosa María Unda Souki

la mémoire est une maison

Flâner, c’est s’abandonner au hasard. Tandis que l’esprit ne fait qu’imprimer les senteurs, les formes des monuments, la topographie des rues, c’est le corps entier qui avance, trouvant son rythme, accordant son pouls avec les pulsations de la ville qui l’embrasse. Me voici flânant dans un dédale médiéval qu’on appelle quartier latin – non pas en raison de ses bars aux accents hispaniques, mais parce que c’est le quartier de la Sorbonne, celui des étudiants. A l’époque où ce que mes yeux voient fut construit, la langue franche était celle des érudits : le latin. 

Mes pieds me guident : rue Saint-Séverin, rue de la Harpe, rue de la Parcheminerie, rue des Prêtres Saint-Séverin… face à l’église du XIIIe siècle, une vitrine éclairée attire le regard des passants. La galerie Saint Séverin est un écrin, petit et lumineux, un lieu où l’art dialogue, sans filtre, avec les piétons. 

Le triptyque qu’elle présente, presque une maquette dans sa tridimensionnalité, agit sur moi comme une vertigineuse mise en abyme vers un nouveau dédale. D’une manière qui me rappelle les retables médiévaux et les perspectives de Piero della Francesca, entre arcades, colonnades et ouvertures, sans portes, des pièces orange et bleu se suivent, dénuées de meubles. La seule vie qui s’y manifeste appartient au règne végétal : les plantes poussent, elles rampent, elles tombent, sur un sol d’un vert profond, colonisant le moindre espace. Pas de ciel, pourtant. Comment peuvent-elles se développer ? se demande-t-on plus ou moins consciemment. Dans ce labyrinthe de perspectives architecturales, l’esprit divague. Cette œuvre me transporte, indubitablement, vers cette autre latinité : celle du vaste continent qui m’a vu naître, là où les couleurs chaudes se marient à l’architecture coloniale ; là où la flore, jamais domestiquée, semble chanter avec une joyeuse insolence. 

Rosa Maria Unda Souki, peintre vénézuélienne, a peint la maison de son enfance, telle qu’elle apparaît dans sa mémoire. Je ferme les yeux et soudain j’y suis, malgré l’hiver qui se glisse entre les plis de mon manteau, devant cette autre maison, au centre de Guatemala Ciudad, abandonnée des années durant aux intempéries. J’en ai poussé la porte, il y a peu. Il aurait fallu mettre des bottes pour marcher entre les ronces qui rampaient sur le sol ; moi, j’ai enlevé mes chaussures, et avancé sur la pointe des pieds. Je me sentais honorée de fouler le sol de ce temple familial, où ma grand-mère vécut les meilleures et les pires moments de sa vie ; où ma mère et mes cinq oncles et tantes ont découvert le monde. Un sentiment de gratitude m’avait envahi alors : quelle chance d’avoir accès à ce lieu qui a préservé des secrets précieux de mon histoire ! Je me suis identifiée avec ses plantes sauvages, dont les racines puisent l’énergie au sein de la terre du patio central. Une maison anodine pour quiconque. Pour moi : un trésor. 

J’ai ouvert les yeux : l’œuvre de Rosa Maria Unda Souki résonne au fond de mon être. Une femme, comme moi, latino-américaine ; comme moi, déracinée ; cherchant à planter ses racines dans d’autres terres, espérant que sous ces autres latitudes les fruits en soient aussi fertiles. 

Je replonge mon regard dans ce triptyque. On s’imagine s’y perdre, exprès peut-être ; comme on se perd dans les dédales des souvenirs. Après l’avènement au pouvoir de Chavez, cette maison a été expropriée à la famille Unda Souki pour des raisons de patrimoine national ; et Rosa Maria n’y pourra plus jamais y mettre les pieds. 

Au premier plan, s’ouvrent, provocateurs, des narcisses. Ils me font sourire : une maison n’est-elle pas le lieu où l’on se connaît et reconnaît, où l’on apprend à s’aimer, où se construit le soi, un lieu où se définit notre identité, personnelle et familiale ? Alors qui est-on, dépouillé de ce foyer ? Que deviendraient ces plantes si elles étaient déracinées ? 

Une autre maison vient alors à mon esprit : celle où je suis née, où j’ai moi-même grandi jusqu’à mes dix ans – jusqu’à cet avion qui décolle, le moment précis où j’ai été déracinée. Cette maison est celle de mes souvenirs personnels, non pas hérités. Je me rappelle la lumière s’infiltrant entre les feuilles des arbres sur la fenêtre du salon. Les odeurs qui remontaient du barranco ; le toucher des murs rugueux ; les sons feutrés qui perçaient de la rue – les chansons des vendeurs ambulants. Et même le goût de ses briques – parce que, oui, les enfants connaissent le goût des choses. Son long couloir à l’entrée, ses escaliers biscornus, ses jardins minuscules, et la manière dont l’architecture menait les vies de ses habitants, tout comme les rues parisiennes mènent le pas des flâneurs… À moi aussi, cette maison m’a été soustraite, et m’a été soustraite la possibilité d’en faire le deuil, de lui dire adieu et merci. D’un côté, une expropriation par l’autorité de l’Etat ; de l’autre, une décision prise sans explications par la hiérarchie parentale. Comment dimensionner la violence d’une décision unilatérale, qui affecte toute une famille, sous prétexte d’une douteuse conception du « bien commun » ? Les chants, les cris, les odeurs, les goûts, la vie même, tronqués et séquestrés par ce même Etat qui devrait, au contraire, protéger ses citoyens. Peindre, se rappeler, écrire, voilà sans aucun doute des moyens thérapeutiques pour préserver l’héritage familial, et un élément précieux pour la construction de l’identité : la dignité.  

Entre fantasmes et fantômes : c’est comme cela que les souvenirs des lieux se manifestent.  A l’issue de cette longue période d’enfermement, dans une époque si marquée par l’incertitude, cette œuvre est une invitation au dialogue que l’artiste nous tend : quels sont vos lieux de mémoire ? Quel est votre labyrinthe, quelles en sont ses cicatrices, ses fantaisies ? Comment se construit le bâtiment de vos souvenirs ? 

Christina Chirouze Montenegro, commissaire

Paris, Novembre 2021

J’ai eu le plaisir de rencontrer Rosa María Unda Souki autour d’un café virtuel en avril 2020, grâce à la coordination de CEA et la Cité des Arts de Paris, qui a organisé des rencontres artiste-commissaire pendant le confinement. Quelques mois plus tard, nous avons pu nous prendre dans les bras avec le sentiment partagé de retrouvailles d’une vieille et longue amitié. Merci à eux, merci aussi à Ariane Chauffert-Yvart, son extraordinaire galeriste (Galerie Ariane C-Y) ; et à Odile Burluraux, commissaire invitée de la Galerie Saint Séverin qui a si bien fait son choix pour cette merveilleuse micro-exposition. 

Interview “Side to Side” / avril 2020

Published by ChristinaCM

Chapina parisina en busca de emociones culturales Viajante de lo inaudito Centraca en el alma En papel : licenciada en gestión cultural (Université La Sorbonne Nouvelle - París) y máster de Estudios Latinoamericanos (Instituto de Iberoamérica - Universidad de Salamanca - España). Actualmente: administradora para La Caféothèque - París Fundadora del colectivo de curaduría en cafés Coffeexhibits Fundadora y presidenta de la asociación ACÁ : Asociación Centroamericana en París

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